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A L' ECOUTE DES LIVRES chaque mercredi à 18h30 sur Radio Massabielle ( Guadeloupe) http://alecoutedeslivres.over-blog.com/2020/05/le-livre-du-jour-je-ne-pars-pas-je-rentre.html

EXTRAIT du livre:

En arrivant sur le lieu du décollage, Julie était surexcitée. Elle allait voler ! Enfin ! Seule, elle se mesurerait à l’air et ses courants, elle les apprivoiserait puis elle se laisserait porter et bercer par eux. Les yeux fermés, elle apprécierait l’intensité du moment en écoutant la chanson puissante du vent qui caresserait la voile de son parapente. Elle serait la danseuse que guiderait un cavalier expert, exigeant, pointilleux, expert, ne tolérant et ne pardonnant aucun faux pas, aucune erreur de mesure. Alors, s’acceptant petit à petit l’un l’autre, ils danseraient sur la musique des cieux en respectant le rythme. Julie s’exhorta au calme. Elle se concentra et scruta attentivement le ciel et l’enchaînement des nuages. La présence du vent d’ouest, les bancs d’altos cumulus peu épais, la pression atmosphérique stationnaire lui assureraient, à coup sûr, un vol de rêve et d’une durée plus que raisonnable. Elle observa à nouveau le ciel et hocha la tête :

- Les altos cumulus translucides brillent par leur absence, dit-elle tout haut. Aucun mouton à l’horizon, c’est bon, la pluie n’est pas pour tout de suite. Quelle chance !

Tout se passera bien ! Julie s’installa donc joyeusement dans la nacelle et s’accrocha soigneusement au harnais de son parapente. Elle avait confiance en elle, néanmoins la jeune femme éprouvait le besoin de se rassurer :

- Je connais parfaitement mes limites et j’ai conscience des dimensions surhumaines de cet espace grandiose qui m’accueille, mais dans lequel je peux me perdre comme me retrouver, qui sait ? Quoi qu’il en soit, le jeu en vaut la chandelle ! Je vais réaliser, le temps d’un vol sublime, une sorte d’alliance terrible et fragile entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, entre le pot de terre et le pot de fer ! Allez, go ! Jeune fille, envole-toi et marietoi avec qui tu veux ! conclut gaiement Julie en s’élançant résolument dans le vide.

Très vite, Julie se fit un ami de ce ciel accueillant. Comme prévu, l’air la porta, comme prévu, elle dansa blottie dans son immensité protectrice et caoutchouteuse. Elle savourait cet instant dans lequel l’invisible et le visible s’accordaient si bien. Elle volait libre, sereine et apaisée dans cet univers féerique, hors norme, pur et sacré. Julie s’amusait avec les nuages, frôlait celui-là, chatouillait celuici, enfonçait ses deux pieds dans la mousse légère et crémeuse du suivant. Puis, sans crier gare ni leur dire au revoir, elle tourna afin de descendre à toute vitesse pour remonter tout aussi vite. Pourvu que je ne rencontre pas une lessiveuse ! Cela serait vraiment manquer de chance, songea-t-elle avec une pointe d’appréhension. Son corps était devenu si léger qu’elle n’en sentait plus le poids. Rapidement, elle oublia qu’elle était faite de chair et de sang. Elle était l’air et ses courants. Elle était le chaud et le froid. Elle était la puissance de tous les vents, de la lumière du soleil et de l’intensité du présent. Finalement, j’apporte tout son sens à cette immensité blanche et bleue qui n’existe que par ma propre existence. Peut-être en est-il ainsi pour Dieu, philosopha-t-elle très sérieusement. N’ayant rien d’autre à faire qu’à voler et vivre avec plaisir, Julie laissa sa pensée vagabonder où bon lui semblait et sur n’importe quel sujet. Avec confiance et délectation, elle se laissa pénétrer par les réflexions qui lui venaient à l’esprit.

- Finalement, le vide n’existe pas ! décréta-t-elle. Il est rempli par l’air qui me permet de respirer et qui me porte pour l’instant. Je peux m’appuyer sur sa matière souple et solide. Je ne risque rien, absolument rien ! J’évolue dans cet espace qui m’est prêté par une énergie inconnue et je croise une multitude de particules si minuscules que je ne parviens pas à les voir et pourtant, elles sont bien là ! Tout comme mes pensées qui sont invisibles mais si présentes et parfois si lourdes et si noires. Je vole, je vire, je virevolte au sein de l’invisible. Le visible et l’invisible sont radicalement différents mais l’un ne va pas sans l’autre et ils s’accordent à merveille !

Tout en soliloquant de la sorte, Julie effectua un large virage sur la droite :

- C’est étrange tout de même, poursuivit-elle, j’ai conscience de mon propre mouvement alors que je ne me rends absolument pas compte de celui de la Terre sur laquelle je vis. Sans le soleil qui se lève et se couche, je serais certainement dans une totale ignorance de cet extraordinaire phénomène. L’immobilité et la mobilité n’existent qu’en fonction de leur opposition. Le contraire est nécessaire pour que les choses et les êtres soient. Sa réflexion sur le sujet s’arrêta là. Julie ferma les yeux et respira à pleins poumons. Mais sa pensée ne lui laissa qu’un très court répit :

- Je suis un électron libre ! décida-t-elle brusquement. Et si c’était cela, le bonheur du jour ? Se sentir libre dans son présent et en profiter en toute connaissance de cause, vivre de la légèreté de la vie, vivre de sa propre vie ? Et si le bonheur du jour consistait tout simplement à respirer avec la Terre, à épouser le rythme de son mouvement au lieu de lui résister ? Le bonheur n’est sans doute pas autre chose que de se sentir reliée à son Soi sacré et lumineux. Je tire ma puissance et ma joie de vivre dans la plénitude du présent auquel je crois. Cependant, il n’y a pas plus fugace que cette invention-là ! Il n’est pas sitôt là, qu’il repart déjà ! C’est l’enfant terrible de la vie ! Coucou ! C’est la marche du temps ! Un ! Deux ! Un ! Deux ! Respectez la cadence, s’il vous plaît ! Attention, on embarque ! Tic ! Tac ! Tic ! Tac ! Le présent n’est lui-même que dans le mouvement pour permettre la transformation et l’évolution. Si je renie le mouvement, il n’y a plus de présent et je meurs en pleine faillite. À y bien regarder, c’est assez terrifiant ! Mais je n’ai pas le choix : je dois vivre au présent et à l’intérieur de lui. Je dois être de mon Temps, c’est-à-dire être entièrement dans ce moi-même qui renaît sans cesse de ses cendres. Être de mon Temps, c’est être totalement à ce que je fais ! Ce n’est pas compliqué ! Dieu, si tant est qu’il existe, possède le Temps dans son entièreté et moi, misérable fétu, je ne possède que le présent qui échappe à toute logique et à la mienne en particulier. Je suis œuvre du présent. Lui et moi formons la paire, c’est comme cela parce que c’est la vie. Quand je pense qu’on nous apprend à conjuguer le présent alors qu'il est éphémère, c’est à mourir de rire ! Néanmoins, conjuguer ce fripon de temps nous aide peut-être à prendre conscience de nos actes et de notre existence. Le présent de l'indicatif aurait-il la prétention de cristalliser une miette de notre vie ? Les autres temps ne font que lui apporter des nuances, de la musique ou de la fantaisie qui sont autant de richesses ! C’est du moins, comme cela que je vois la chose ! Et hop ! s’écria joyeusement Julie en prenant une autre direction.

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Avis de la chroniqueuse http://www.lavisqteam.fr/?p=48429 :

Je ne pars pas, je rentre est un roman philosophique qui nous entraîne dans une aventure où la mort constitue le point central de toutes les réflexions. Le titre met cela en valeur en personnifiant le fait que le personnage principal ne meurt pas véritablement, mais en précisant qu’il entre plutôt dans une nouvelle phase du cycle de la vie. Ainsi, Julie qui a trépassé lors d’un vol en parapente, nous fait part de toutes ses pensées, ses doutes, ses angoisses alors qu’elle entame ce curieux au voyage. Une épopée qu’elle a du mal à accepter, et on la comprend. La mort, synonyme de fin pour nombre de cultures, n’apporte pas de suite favorable. Au contraire, d’autres traditions voient cela différemment. Ce roman intrigant nous apaise face à cette idée tragique, se veut à la fois réconfortant et fataliste. Aidée par des puissances mystiques et quelques-unes de ses connaissances, la jeune femme s’analyse et essaie de comprendre ce qui lui arrive. Ce roman, établi comme un essai philosophique, s’articule principalement autour des dialogues impliquant Julie, et de ses nombreux monologues. Pour des non-initiés, le récit peut sembler aller véritablement très loin, jusqu’à transgresser sur le mot transgression et l’analyser de part en part, lettre par lettre. La narratrice se questionne également sur le vide, la vie, la religion, Dieu, la mort, le sens de l’univers, etc. Les sujets variés s’enchaînent avec intelligence, comme les chapitres, qui divisent le roman en étapes de réflexion, tant pour le personnage que pour le lecteur. Même si le lecteur n’est pas croyant, la lecture de ce roman ne le dérangera pas. Cependant, il est nécessaire d’avoir l’esprit ouvert. Je ne pars pas, je rentre se lit tel un cycle initiatique, comme si Julie s’avérait encore vivante. En effet, au démarrage, on ne comprend pas que la jeune femme est bien morte, et que le récit se portera entièrement sur le thème central que constitue la mort, et non sur une seconde chance qui serait donné à Julie. Je ne pars pas, je rentre est un récit plutôt triste mais empli de passages enthousiastes, positifs et survoltés. Les nombreux points d’exclamation en attestent. Brigitte Condé nous transmet sa force et nous redonne foi en la vie et en l’humanité, ce qui n’était pas spécialement gagné avec un récit basé sur la mort et le lâché prise.